4 oct. 2015

Des dieux et des monstres (le mythe de Frankenstein en cinq adaptations)



 A quelques semaines de la sortie de « Victor Frankenstein », nouvelle adaptation du classique de la littérature fantastique, mis en scène par Paul McGuigan, avec James McAvoy et Daniel Radcliffe, retour sur cinq adaptations marquantes du mythe. Cinq variations autour de la légendaire histoire du docteur Frankenstein et de sa créature incomprise, à travers presque un siècle d’innovations.
C’est sous la longue chevelure d’une jeune femme au visage d’ange que naquit, il y a bientôt deux cents ans, la terrifiante histoire de Frankenstein. Mary Shelley, alors âgée de dix-neuf ans, livrait au monde l’un de ces textes qui traversent les âges et bousculent les consciences en chatouillant la bienséance et les têtes pensantes de leurs époques. Le XIXème siècle n’en était qu’à ses balbutiements tandis que Shelley remettait en cause la toute-puissance divine et prenait le parti prix d’une compassion assumée à l’égard d’un monstre impie. « Frankenstein, ou le Prométhée Moderne » enfonce les portes du tabou, empoigne férocement les sujets de la vie, de la mort et de la création, élève l’horreur dans les hautes sphères philosophiques d’une poésie dérangeante et marque durablement la grande histoire des littératures de l’imaginaire. Mais l’imagerie populaire et incurable qui entoure le mythe ne doit pas grand-chose au roman et son auteur... Le cinéma participera largement à l’élaboration de cette légende pour en faire une histoire éternellement renouvelable, aux codes et caractères qui lui sont propres. L’«icône Frankenstein » trouve son origine sur la pellicule, et non sur le papier. Quelques lignes pour se souvenir de cinq adaptations, cinq époques et cinq styles s’essayant à courir autour d’un monstre. Un simple monstre, né dans l’esprit surprenant d’une adolescente.
 
-Frankenstein (et « La Fiancée de Frankenstein ») James Whales 1931 – 1935 
-Frankenstein s’est échappé – Terrence Fisher – 1957
-Frankenstein Junior – Mel Brooks - 1974
-Frankenstein – Kenneth Brannagh – 1994
-Penny Dreadful – Sam Mendes - 2014
 
 
 Un sujet universel, un concept offrant de vastes possibilités visuelles, c’est tout naturellement que, après avoir été de passage sur les planches, Victor Frankenstein et sa créature débarquèrent sur les écrans. D’abord en 1910, sous le joug visionnaire de Thomas Edison qui produisit un film muet de 12 minutes. Puis en 1931, au sein des studios Universal, devant la caméra malicieuse de James Whale.
 
 Un front haut et carré, deux boulons dans le coup, des paupières lourdes surplombées d’arcades sourcilières proéminentes, la magie du maquilleur Jack Pierce opère et traumatise le spectateur des années 30. Incarné par un Boris Karloff au corps raidit et au jeu sauvage, la chose imaginée par James Whale s’installe dans l’inconscient collectif et deviendra au fil des ans l’image même d’un monstre qui, pourtant, n’était qu’à peine décrit dans son texte d’origine. Pour achever de bâtir l’iconographie Frankenstein, les décors magnétiques de Kenneth Strickfaden (baptisé par la presse l’électricien de Frankenstein) viennent en renfort et confèrent au film son grain de folie. Ainsi, James Whale et son équipe inventent le savant fou et ses expérimentations alimentées par la foudre, au travers de systèmes électriques délirants. Le personnage de Fritz, assistant de Frankenstein, vient s’immiscer dans l’histoire et deviendra le mythique Igor, personnage clé de la culture fantastique qui ne cessera de servir les sorciers, vampires et autres scientifiques en pleine démence. Toutes les ressources d’un cinéma naissant sont mises en place pour créer de toute pièce un film culte, à la mise en scène magistrale, portée par l’obsession, la psychose, l’ambition et malgré tout, la tendresse ! Cet exploit ne restera pas isolé puisque, quatre ans plus tard, la même équipe est réunie pour mettre sur pied « La Fiancée de Frankenstein », chef d’œuvre de son auteur. Ici, James Whale dirige en quelques sorte la seconde partie du roman et prolonge l’expérience jusqu’à donner naissance à la fameuse « Fiancée » (qui dans le roman de Mary Shelley conservait son statut d’œuvre inachevée). L’humour noir et l’esthétique gothique la plus léchée y sont poussés à leur paroxysme. L’originalité et le culot conduiront à une introduction qui marquera durablement les consciences ; Whale décide de donner corps à Mary Shelley pour extraire de sa bouche la genèse du monstre et son propos.
Si Shelley a bel et bien pensé l’histoire, ce diptyque cinématographique aura su lui insuffler la vie, usant d’une magie bien réelle à la puissance incontestable : le cinéma.
 
 
 Il faudra ensuite attendre plus de vingt ans avant de revoir une adaptation intéressante du mythe. Universal ayant tiré sur la corde jusqu’à l’épuisement, générant des suites plus mauvaises les unes que les autres, le monstre de Frankenstein s’était finalement éteint sur une note négative. Mais c’était sans compter sur la Hammer Film, firme d’outre-manche ayant bien l’intention de ramener à la vie les monstres mythiques du 7ème art, magnifiés puis dégradés par la même maison (Universal).
« Frankenstein s’est échappé !.. » est dirigé par Terrence Fisher, grand metteur en scène pour les aficionados d’horreur, qui œuvrera principalement pour la maison de production la plus gotique de l’histoire. Sous les traits de Victor Frankenstein, nous trouvons Peter Cushing, tandis que la créature se voit incarnée par un jeune acteur en devenir... Christopher Lee. Théâtrale et pointilleux, le charme britannique de cette mise en scène en fait une relecture passionnante, non pas du roman, mais du film de James Whale (c’est dire à quel point sa force visuelle et narrative aura marqué). Phénomène attractif jouissant des renommées respectives de sa production, son réalisateur et ses acteurs, le film se verra lui aussi décliné en de multiples suites, générant un second cycle à l’image de son aîné, bien que plus européen dans son approche du sujet et dans son idée de ce qu’est le grand spectacle. A cet effet, « Frankenstein s’est échappé !.. » demeure malgré ses atouts et le plaisir nostalgique qu’il offre à ses spectateurs, une copie un peu fade du « Frankenstein » de 1931, bien qu’il eut souhaité s’en démarquer. A contrario, Mel Brooks décidera, 17 ans plus tard, de retrouver l’imagerie mythique des premiers Frankenstein pour en faire une parodie déjantée, aujourd’hui devenue culte.
 
 Le grand humoriste oscarisé Mel Brooks, dont la réputation n’est plus à faire, met en scène son film le plus célèbre en embrassant le thème de « Frankenstein ». Bien plus qu’une parodie récompensée par 5 Saturn Awards et deux nominations aux Oscars, ce « Frankenstein Junior » (« Young Frankenstein ») se présente comme une véritable déclaration d’amour aux films de James Whale. En revanche, la trame principale s’apparente plutôt à un autre film d’Universal (« Le Fils de Frankenstein »), puisque nous y suivons le descendant du fameux scientifique, découvrant les travaux de son ancêtre et décidant de poursuivre son œuvre. Les clins-d’œils sont légion dans cette comédie explosive. Tout y est : le noir et blanc, les lumières, les ombres, l’ambiance sonore et jusqu’aux décors (certains sont même issus du film original, qui est ici singé avec brio). On retrouve la nostalgie et l’amour de ce style si atypique, qui construisait à l’époque un univers devenu quarante plus tard, un éventail de clichés qui sont ici détournés afin d’offrir au spectateur la joie de les apprécier de nouveau, jusqu’à les voir sublimés ! Derrière l’humour fou de Mel Brooks et l’écriture fine de Gene Wilder se cachent en effet une scénographie bien pensée, des idées cinématographiques foisonnantes et une composition précise des plans. A vouloir imiter et moquer des chefs d’œuvres, Brooks a finalement livré le sien. Le jeu d’acteur est brillant, l’hilarant Gene Wilder campe un Frederick Frankenstein (prononcez Frankensteen s’il vous plait) tandis que la créature cachera Peter Boyle sous son maquillage. Les gags fusent et la fine équipe de Mel Brooks (qu’il retrouvera régulièrement) se déchaine et s’amuse, quitte à prolonger le tournage. Aussi, le film s’éloigne encore un peu plus du roman original, et pour chacun, c’est encore cette imagerie de château abritant un laboratoire de savant fou, gardé par un Igor sinistre et inquiétant, qui constitue l’essence de Frankenstein. Mais pour certains, cette complaisance doit cesser. 20 ans plus tard, un homme mettra en chantier un film dont l’ambition première sera de revenir au matériau d’origine. 
 
 
 Comme pour poursuivre une œuvre entamé en 1992 avec « Dracula », Francis Ford Coppola produit une nouvelle version de Frankenstein qui sera mise en scène par Kenneth Brannagh. Jeune réalisateur prometteur qui connaitra alors son premier échec. Pour de multiples raisons, le film ne convainc pas. Il avait pourtant tout pour plaire ; un excellent casting (De Niro incarne la créature, le rôle d’Elisabeth colle à la peau d’Helena Bonham Carter et Brannagh se charge de donner corps Victor Frankenstein). Les décors, impressionnants de réalisme et de beauté abritent la mise en scène grandiose et théâtrale d’une version qui, cette fois, décide de se fier au livre d’origine. Tous les écarts ayant conduit jusqu’à la vision du mythe établit dans le film de Mel Brooks sont oubliés. Pour s’inspirer, Brannagh ne conserve que le texte (ainsi le film se nomme-t-il « Mary Shelley’s Frankenstein ») et nous rappelle ainsi à quel point ce dernier peut diverger de la vision générale que le public a de cette histoire intemporel. C’est peut-être cette raison qui fait de ce Frankenstein un échec, qui se laisse néanmoins regarder mais qu’il est difficile d’admirer, quand bien même le souhaitons-nous tant la démarche est noble et le travail bien fait. Le film est impressionnant, il sonne juste, mais quelque chose ne fonctionne pas. C’est probablement cette chose mystérieuse et invisible qu’avait sût contourner James Whale ; l’impossibilité de retranscrire le roman de Mary Shelley au cinéma. Le long métrage reste notable ; il est le plus fidèle au roman (malgré certaine divergences) et pour cette raison durement payée, il mérite d’être vu. Aussi est-il d’une qualité bien supérieure à l’essentiel des films produits dans le joug de « Frankenstein » et l’idée de faire du personnage d’Elisabeth une « Fiancée de Frankenstein » (inexistante dans le roman), clôture le film avec une grande élégance et offre une scène finale morbide et hypnotique.
 
 
 Aussi lassé que l’on puisse être des idées communes exploitées autour du mythe, force est de constater que vouloir s’en débarrasser n’est pas l’option la plus percutante. C’est en 2014 que des artistes tenteront d’établir un juste milieu entre les deux. Cette nouvelle version voit le jour au travers d’une série diffusée sur la chaîne américaine Showtime. Elle prend l’aspect d’une anthologie visuelle et narrative autour des grands monstres du cinéma, a l’image de ce qu’Universal avait fait avec la trilogie des Maisons dans les années 30, puis avec Van Helsing en 2004. Mais ici, le côté action et pop-corn se voit sapé au profit d’une certaine grâce britannique, d’une esthétique aussi moderne que référencée, d’un scénario grave et de personnages profonds et fascinants. Cette série TV se nomme « Penny Dreadful ». Les personnages de Bram Stoker y fréquentent ceux de Mary Shelley dans une lutte contre diverses forces maléfiques, en pleine Angleterre Victorienne. Sous les traits de Victor Frankenstein se cache un jeune acteur à la beauté dérangeante ; Harry Treadaway. Ici, c’est un savant mélancolique, timide et égaré que le tandem de Skyfall (John Logan à l’écriture, Sam Mendes à la réalisation) propose à leurs spectateurs avertis. Son histoire commence par une création ; celle d’une créature sensible et douce, faible et amicale. C’est une relation toute pleine de tendresse et d’amour qui nous est exposée, une relation qui, curieusement, s’avère aussi proche d’une filiation que d’un amour charnel. Et puis tout bascule, la créature se fait assassiner brusquement par nulle autre que son grand frère. La première expérience de Frankenstein, celle que nous avons déjà rencontré à travers un siècle de cinéma, celle que son créateur abandonna par peur... Ainsi de nombreuses libertés sont prises par John Logan dans cette version de l’histoire. Mais néanmoins, l’auteur emprunte autant à l’héritage cinématographique de Frankenstein qu’au roman original, notamment dans un retour certain à l’aspect philosophique du texte, son questionnement sur la vie, la création, l’indépendance et l’éducation. Les dialogues semblent tout droit sortis de la plume de Shelley et certains détails (comme les lectures élévatrices du monstre) viennent saluer le cœur des lecteurs. D’un aspect littéraire, le combat passionné du monstre et de son dieu détesté s’articule avec grâce et tristesse, avec violence et horreur. De l’image à l’espace, en passant par le jeu d’acteur et la musique hypnotisante, l’ambiance de « Penny Dreadful » transpire par tous les pores une odeur réconfortante de papier. Divisé en plusieurs intrigues, celle de Frankenstein embrasse mieux qu’aucune autre adaptation la citation de Milton qui introduisait le texte de ce « Prométhée Moderne » :
 
« T’avais-je requis dans mon argile, ô créateur, De me mouler en homme ? T’ai-je sollicité
De me tirer des ténèbres ? »
 
 Là où certains n’ont pris du roman de Mary Shelley que le concept premier, pour finalement laisser exploser les images les plus percutantes, trouvées au fond de leur esprit le plus cinématographique, d’autres se sont essayé à la fidélité d’une adaptation complexe. Aujourd’hui, comme il y a cent ans, Victor Frankenstein expérimente ses théories les plus effrayantes sur nos écrans, offrant à chaque génération de cinéastes la possibilité d’argumenter son propre mythe. L’avenir nous dira ce que la légende deviendra, dans le regard des spectateurs, dans l’œil des artistes, mais avant tout sur les écrans du monde. La monstrueuse aventure filmique se poursuit et l’histoire écrira un nouveau chapitre le 25 novembre 2015, devant la caméra de Paul McGuigan.
 
 
 
http://www.aecfrance.com/#!Des-Dieux-et-des-Monstres-Le-Mythe-de-Frankenstein-en-cinq-adaptations/c19us/55d6e9ca0cf2c407285deed7
 
 

Article associé :

http://pop-and-corn.blogspot.fr/2013/11/universal-monsters.html
l'apogée du cinéma fantastique des années 30
 

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